Hommes de l'ombre
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Les techniciens de spectacle


20 ans derrière les rideaux

20 ans que j'ai commencé ce reportage sur les techniciens de spectacle... 20 ans que je suis ces hommes, que je passe comme eux d'un chantier à un autre... 20 ans que j'observe et que je capte la lumière sur leurs visages, que j'épie leurs moindres gestes, 20 ans derrière les rideaux avec eux...

J'en connais certains depuis le début de ce projet, d'autres sont récemment entrés dans ma vie de photographe.... Chacun d'entre eux a eu le même regard méfiant à mon égard durant les premières heures, voire durant plusieurs jours... Il a fallu user de toute ma patience pour me faire admettre parmi eux. Particulièrement il y a 20 ans où les femmes n'y avaient pas encore leur place et n'y étaient encore que rarement présentes.

En 20 ans traversés avec eux, j'ai pu constater des changements, une évolution... Je ne parlerais pas vraiment d'un avant ou d'un après...Mais peut-être plus simplement d'une adaptation des mentalités aux exigences du monde moderne. D'où très certainement de la présence plus importante de femmes dans ce métier.

Je n'ai pas connu l'époque dite bénie des années 60-70, où graviter dans ce milieu était essentiellement et pour beaucoup, de la débauche en tout genres. Je n'ai pratiquement connu que des chantiers où sérieux et professionalisme étaient au rendez-vous.

Ce n'est pas un métier sans risque, loin de là. Ils se doivent d'être vigilants à chaque instant, mais en ne laissant paraitre que du détachement, comme si tout était facile. C'est un code de conduite d'une certaine manière, un peu macho aussi en quelque sorte : "Vois comme j'accomplis ces tâches difficiles avec facilité!"

Ces dernières années, dans certains pays, la sécurité s'est consirablement renforcée : port du casque obligatoire, chaussures de sécurité, baudrier (ou harnais de sécurité anti-chute) pour ceux qui grimpent dans les ponts. (Les ponts sont les structures portantes sur lesquels viennent s'accrocher les lumières et le son)

Les techniciens de spectacle ne sont pas des travailleurs comme les autres. Ils ne comptent pas leurs heures. Ils commencent très tôt et finissent très tard. Ils enchaînent bien souvent 18 heures d'affilée et ne dorment parfois que quelques heures avant le montage du spectacle suivant. (Sauf dans certains pays comme les Etats-Unis ou la Hollande entre autres, où la réglementation est bien plus structurée et stricte à ce sujet ) Ils ne sont pratiquement jamais libres les week-ends, et rarement en soirée. La plupart du temps, leurs familles, leurs amis ne comprennent pas ce qu'ils font. Du fait de leurs horaires, ils mènent, pour la plupart, une vie de famille compliquée. Et en comparaison aux heures prestées, on peut dire que le salaire n'est pas élevé : ils ne roulent pas sur l'or.

Mais ils ont une chose en commun : leur façon de penser, de voir, de vivre leur vie professionnelle. Ils me l'ont tous répété : "Tu fais ce métier parce que, malgré la pénibilité de la tâche, tu y prends du plaisir et tu te sens libre.". A ma question "Pourquoi faites-vous ce métier?", les réponses sont presque toujours les mêmes, il s'agit de l'amour de la musique, l'ambiance de travail, la liberté et les nombreuses rencontres liées aux déplacements. Certains m'ont dit : "Le jour où je ne m'amuserai plus, j'arrêterai!" Et effectivement, ceux qui ne s'amusent pas ne restent pas très longtemps.

Quant à moi, je me suis beaucoup amusée à les écouter raconter leurs différentes tribulations d'un chantier à un autre. Car on peut être sûr d'une chose avec eux : ils ont tous une histoire à raconter. Et de préférence une histoire qu'ils auront exagérée au fil du temps qui passe. Je le sais parce qu'au bout de 20 ans passé avec eux, j'étais présente à quelques unes de leurs péripéties vécues avec eux : que ce soit une fête épique durant un day off ou un camion rempli de matériel dont on a besoin, embourbé quelque part, alors que l'évènement doit commencer dans une heure... Mais c'est ça aussi qui fait leur particularité : quoi qu'il se passe, le spectacle aura toujours lieu et même s'ils en voient les défauts, le public sera toujours comblé. Le dicton "Show must go on" n'est pas une légende. En 20 ans avec eux, je n'ai jamais vu un spectacle annulé à la dernière minute parce qu'ils n'avaient pas pu remplir leur contrat. Et de cet aspect-là, ils en retirent énormément de fierté.

Le public, quant à lui, est là pour le divertissement. Public qui ne verra pas leur travail, qui ne les verra pas. Eux, les techniciens du spectacle sans qui le dit spectacle n'aurait pas lieu.

La culture n'existerait pas sans les artistes. Mais la culture n'existerait pas non plus sans ces travailleurs de l'ombre qui mettent en place les desiderata des artistes. Ils sont le lien entre l'artiste qui veut partager son rêve et le public qui peut ainsi accéder aux siens.

Et parce que leur entourage, leur famille ne parviennent pas à comprendre ce qu'ils font, parce que le public ne se rend pas compte que souvent, deux minutes avant le show, ils sont toujours en train de finaliser quelque chose, que deux minutes après le spectacle, ils prépare déjà le jour suivant, parce qu'ils doivent se battre contre une administration qui ne comprend pas la réalité de leur vie, que j'ai eu envie de les mettre en image et en lumière. C'est aussi ça notre réalité culturelle et contemporaine.

Leur travail est un éternel recommencement, les mêmes gestes répétés à l'infini; pourtant chaque jour est différent, chaque lieu est nouveau, ce qui entraîne un lot de nouveaux visages à chaque montage de spectacle. Un technicien de spectacle, c'est un peu un Sisyphe moderne qui, tous les matins, porte une pierre différente...

Claire Allard